MEMOIRES ( 11 ) Mon noviciat à St-Genis-Laval

Au noviciat Les fastes de la cérémonie de vêture. Un nouvel épisode de grande lumière : rechercher les « consolations de Dieu » ou le « Dieu des consolations » ? - Une vie en « vase clos » - F. Ubéral, notre maître des novices - les premiers vœux, dits « temporaires »

8 septembre 1951, la vêture

La cérémonie de la vêture qui marquait le début du noviciat le 8 septembre 1951 fut très solennelle. Mes parents étaient venus de Bretagne, amenés dans sa 2 CV par le F. André Vial, le recruteur. Fr. Benoît Joseph était là lui aussi. C’est lui qui eut l’honneur de me revêtir de la soutane.
J’ai conservé une photo en NB qui fut prise pendant le repas par le Fr. André. Les tables sont installées à l’extérieur du quadrilatère de la grande maison de St-Genis dans la cour d’entrée du nord. On voit l’ensemble des tables, il est difficile de distinguer l’endroit où je suis assis avec mes parents. Une autre photo bien plus parlante fut prise à Fourvière au bas des escaliers. Je suis debout revêtu de ma soutane, avec mon grand chapeau avec papa et maman et le F. André. Ce voyage à Lyon a certainement marqué mes parents qui m’en ont parlé plusieurs fois. Maman pourtant était inquiète car, en ce début septembre, les battages n’étaient pas finis. Seraient-ils rentrés pour accueillir la batteuse qui devait arriver chez eux ? Ils partirent en hâte le lendemain et voyagèrent une partie de la nuit.

Le repas après la cérémonie de vêture à St-Genis-Laval en 1951
Le repas après la cérémonie de vêture à St-Genis-Laval en 1951

Un temps de grande lumière

C’est au début du noviciat, je pense, que je connus un temps de grande lumière que je n’ai jamais oublié. Ces épisodes qu’on pourrait qualifier de mystiques sont survenus plusieurs fois dans ma vie. Ce sont des moments exceptionnels et inoubliables. On pense à la célèbre nuit de lumière si bien racontée par Blaise Pascal dans ses « Pensées ». Le récit de la Transfiguration dans l’Evangile en offre un exemple également.
Difficile de décrire ce que l’on ressent ! Des évènements qu’on avait oubliés reviennent à la mémoire. Des images défilent à vivre allure. Tout ce qu’on a vécu semble prendre un sens. On reconnaît l’action de Dieu dans sa vie passée et ce qui sera de notre avenir.
Tout cela est vécu avec beaucoup de bonheur. On souhaiterait ne jamais oublier ce que l’on voit si nettement. C’est impossible. L’épisode évangélique de la Transfiguration est éclairant. Comme les trois apôtres, on aimerait se fixer sur le Mont Thabor. Mais il faut redescendre et retrouver sa vie ordinaire.

Les « consolations de Dieu » ou le « Dieu des consolations » ?

Lorsque j’ai connu ces temps d’illumination j’ai essayé de mettre par écrit ce que j’avais ressenti pour le revivre. Mais, plus tard, en me relisant, je n’arrive jamais à retrouver l’intensité émotionnelle qui accompagnait ces temps de lumière. Impossible de provoquer soi-même ces états d’âme exceptionnels. Ils sont donnés, on ne peut que les accueillir quand ils surviennent. On voudrait prolonger indéfiniment ces moments de bonheur mais ce n’est pas souhaitable. C’est très éprouvant et, à la longue, pourrait nuire à l’équilibre psychologique. On sent bien qu’il est difficile d’arrêter le défilement rapides des images qui occupent l’esprit. Il m’a fallu du temps pour retrouver mon état normal quand j’ai vécu ces moments-là. S’abandonner à ces états euphoriques c’est prendre de gros risques. Cela peut entraîner une fatigue excessive parfois suivie d’états dépressifs. On garde la nostalgie de ces temps de lumière, fort rares. S’efforcer de revivre cela n’est pas bon non plus. Le risque est grand de rechercher les « consolations de Dieu » plutôt que le « Dieu des consolations ».

A Fourvière avec mes parents et le F Andre en 1951
A Fourvière avec mes parents et le F Andre en 1951

Que faisait-on au noviciat ?

Peu d’évènements marquants sont restés dans ma mémoire du temps de noviciat. Pas de temps consacré à la préparation de nos examens profanes cette année-là. Pas ou peu de contacts avec le monde extérieur. Il fallait éviter de parler aux personnes étrangères au noviciat même à celles qui vivaient dans la même maison. En cela rien de particulier aux Frères Maristes c’étaient la norme à l’époque.
Nous avions une conférence du maître des novices à peu près chaque jour sur des sujets religieux. Puis venait le temps de la prière personnelle dont j’ai gardé bon souvenir. On allait dans la petite chapelle située au premier étage de l’aile que nous occupions dans la grande maison. C’était la chapelle des Supérieurs Majeurs qui occupaient cet étage. Quelques années plus tard l’administration générale de la congrégation quitta St-Genis-Laval pour s’installer à Rome. En prière, en même temps que nous, dans cette chapelle, on voyait souvent d’autres Frères. Leur exemple n’était pas perdu pour les jeunes que nous étions !
Nous consacrions aussi beaucoup de temps à l’étude des livres propres à notre Institut, la vie du fondateur, Marcellin Champagnat en particulier. Sans être vraiment des cloîtrés nous vivions en vase clos. Pour nous détendre on prenait des récréations dans la cour qui nous était réservée et plusieurs fois par semaine on parcourait les campagnes environnantes portant soutane, chapeau et manteau !

F. Ubéral, notre maître des novices

Je ne me souviens pas d’avoir été malheureux pendant ce temps de Postulat et de Noviciat. Le maître des novices n’était pas ce tyran dont parlent quelquefois certains de mes confrères. Certes, il était de nature rigoriste mais cela n’avait rien d’exceptionnel dans ces années d’après guerre et dans cette Eglise d’avant concile. Les formateurs qui n’envisageaient pas le salut de l’institution dans une sorte de raidissement n’avaient pas la cote. F. Ubéral était influencé par les Pères de Chabeuil qui penchaient vers ce qu’on appellera plus tard l’intégrisme.
L’avenir de notre Institut devait lui paraître bien sombre. Il savait comment vivaient les Frères dans les écoles accaparés par leur tâche avec bien peu de temps pour compléter une formation trop rapide. Avant d’entrer « dans la mêlée » les Frères n’avaient reçu qu’une formation pédagogique et religieuse bien insuffisante.
Des temps difficiles s’annonçaient. Notre maître le pressentait. Il voulait préparer les jeunes qu’on lui confiait à faire face à cet avenir incertain. Les excès de rigueur qu’on lui reprochera venaient peut-être de là.
Du reste je dois reconnaître qu’il ne manquait nullement de psychologie. Il avait deviné ma grande sensibilité, le sens du devoir qui m’habitait. Je ne fus jamais « bousculé » par lui. Si, par la suite, j’eus du mal à me remettre de ce type de formation il n’en porte pas la faute.

Un groupe de jeunes profès à St-Genis-Laval en 1952
Un groupe de jeunes profès à St-Genis-Laval en 1952

Un certain 8 septembre 1952

Le noviciat se terminait par les premiers vœux, dits « temporaires ». En théorie on ne s’engageait que pour un an. C’était une règle sage édictée par l’Église. D’abord s’engager pour un an, renouvelable, seulement. Selon le droit canonique il était interdit de s’engager définitivement - de faire les « vœux perpétuels » - sans avoir d’abord vécu cinq ans avec des « vœux temporaires ». Dans la pratique ces précautions n’étaient pas respectées. Au regard du public et de sa famille le jeune qui avait revêtu la soutane - et avec quelle solennité ! - paraissait engagé définitivement. Des années plus tard, après le concile Vatican II, surtout, on prit conscience que cette façon d’agir n’était pas saine. Après quelques années certains jeunes se rendaient compte qu’ils n’étaient pas faits pour ce genre de vie, « qu’ils n’avaient pas la vocation », mais ils se trouvaient pour ainsi dire contraints de continuer dans cette voie. Faut-il voir là une explication à ces départs en masse, véritable « hémorragie », que les congrégations religieuses connurent lors de grande crise de l’Église après 1968 ?