MEMOIRES ( 10 ) Le temps du Postulat à Saint-Genis-Laval

Meha Le Postulat, une année de maturation et de préparation au noviciat. Peu de temps consacré aux études proprement religieuses - J’y fis une classe de Seconde, médiocre. C’est là que je pris la décision téméraire de commencer le latin. Le compagnonnage avec les novices.

Le Postulat était considéré comme une année de préparation à celle du noviciat, l’année suivante. Nous suivions en même temps les cours de la classe de Seconde. Nos professeurs, tous des Frères, venaient du scolasticat, établi dans une autre aile de la grande maison. Après l’année du Postulat et celle du Noviciat on entrait au Scolasticat pour continuer les études et se préparer au Baccalauréat. Mais on ne changeait pas de maison, on passait dans l’aile d’en face !

Un groupe de Frères et de Novices dans les années cinquante à St-Genis-Laval
Un groupe de Frères et de Novices dans les années cinquante à St-Genis-Laval

La formation religieuse théorique tenait peu de place au Postulat. Nous avions quelques conférences du Maître des novices. Nous apprenions aussi à réciter ensemble le Petit Office de la Vierge Marie en latin, quelques psaumes seulement toujours les mêmes. C’était en 1950, pas question d’abandonner le latin dans la liturgie. On récitait ces psaumes en latin tout en jetant un coup d’œil sur une traduction française. Le Maître des novices nous aidait à repérer certains mots latins assez transparents pour des Français.

De gauche à droite F. Marius Bertholon, F. Maître, F. Eslinger (gros plan de la photo de groupe)
De gauche à droite F. Marius Bertholon, F. Maître, F. Eslinger (gros plan de la photo de groupe)

Etude du latin, mes débuts

Je ne sais pourquoi l’envie me prit de pousser plus loin la compréhension de ces textes anciens. Le Maître des novices fut mis au courant et, bientôt, je reçus une grammaire latine avec l’autorisation de consacrer chaque jour une heure de mes temps libres à découvrir cette langue difficile. Cette faveur me fut aussi consentie l’année suivante, celle du Noviciat. Notre Maître fit preuve d’ouverture d’esprit. Ce F. Ubéral ne mérite pas toutes les critiques souvent entendues sur son compte de la part de certains confrères !

C’est ainsi que je commençai seul l’étude du latin. En entrant au Scolasticat, deux ans plus tard, je me retrouvai avec des confrères qui avaient débuté en 6e ! Mes progrès furent assez rapides semble-t-il puisque, je présentai cette matière au baccalauréat. Je n’a pas oublié mes début laborieux en classe de Première ni la première note donnée par F. Szombat en version latinee . Ce n’était pas zéro mais 0,25 sur 20, de quoi décourager ! Pourtant je m’accrochai et les résultats s’améliorèrent.

Une découverte capitale

La leçon à tirer de cette affaire ? Suivre des cours ne fait pas tout, rien ne remplace le travail personnel. Ne pas s’avouer battu tant qu’on n’a pas essayé sérieusement. Savoir tirer profit des occasions favorables ! Ce petit « exploit » dut affermir suffisamment la confiance en moi pour que je tente de semblables opérations par la suite. Je pense à l’étude du grec ancien, à l’étude de l’anglais et, bien plus tard à celle de l’informatique.
Mais n’anticipons pas ! Puisque j’en suis à « envoyer des fleurs » je reconnais la dette que je dois à F. Louis Martin ( Eslinger), mon directeur et professeur de mathématiques au scolasticat. Bien surprenante cette phrase qu’il nous a dite à nous qui allions le quitter dûment munis du baccalauréat. En substance, ce qu’il nous a dit : ’Rien n’est joué, ce n’est qu’un début, il vous faudra encore beaucoup travailler. ’Nous étions en 1954, on ne parlait pas de « formation permanente » à cette époque !

Une page de l'Imitation de Jésus-Christ en sténographie
Une page de l’Imitation de Jésus-Christ en sténographie

Pourquoi je me suis mis à la sténographie

Une autre anecdote mérite d’être racontée. Le F. sous-maître qui, je crois, s’appelait F. Marius Bertholon, était spécialement chargé d’assurer la discipline au Postulat-Noviciat. Une blessure à la guerre de 14-18 lui avait laissé une main handicapée. C’était un homme effacé mais très dévoué. Nous avions remarqué qu’il savait se trouver, on ne sait trop comment, là où il le fallait quand on se laissait un peu aller ! Pendant nos temps d’étude nous n’avions plus de surveillant et il arrivait que certains camarades en profitent pour amuser « la galerie » !

Mais ce F. Sous-maître n’était pas vraiment sévère et nous l’aimions bien. Passant un jour près de mon bureau en étude il remarqua que je traçais des signes bizarres sur un cahier de brouillon. En toute discrétion je m’essayais à créer une sorte d’écriture secrète. Il ne trouva rien à redire, il me fit simplement remarquer que le but recherché serait plus vite atteint si j’apprenais la sténographie. Je suppose qu’il connaissait lui-même cette écriture. La suggestion sembla me plaire et il ne tarda pas à m’apporter un petit livre noir que j’ai toujours conservé. C’était l’Imitation de Jésus-Christ en sténographie. La méthode « Duployé », utilisée dans ce livret est peu rapide mais facile à apprendre et on se relit assez facilement. Cette technique, assez vite assimilée, m’a rendu des services.
Vous le voyez, nos éducateurs ne manquaient nullement d’ouverture !

Une classe de seconde dans de mauvaises conditions

Je n’ai gardé que peu de souvenirs de cette classe de Seconde. Nos professeurs, à part l’un ou l’autre, étaient des « professeurs-étudiants ». Tout en continuant leurs études universitaires ils assuraient des cours au Postulat ou au Scolasticat. Quelques années plus tard, à mon tour, je devins professeur au Scolasticat dans les mêmes conditions. Ce n’était pas l’idéal, rien de surprenant ! Cela demandait beaucoup de travail. Il fallait résister à la tentation de sacrifier ses élèves ou ses propres études universitaires. Si mes souvenirs sont bons je crois que ce furent les maths et les sciences qui furent quelque peu sacrifiées pendant cette classe de Seconde. Quand il fallut se remettre aux mathématiques après l’année du noviciat j’eus bien du mal à reprendre pied !

F. Jean Portal, un jeune professeur enthousiaste

Je dois rendre hommage à notre professeur de français dans cette classe de seconde. Il nous faisait partager son enthousiasme pour les poètes et écrivains, ceux du XVIe siècle particulièrement. Ce Frère faisait partie dans la communauté chargée des Postulants et nous avions beaucoup de contacts avec lui. Il était souvent avec nous sur la cour de récréation. A voir sa figure rayonnante on le sentait heureux "dans sa vocation". J’étais ébloui par ses nombreuses citations littéraires dont il agrémentait sa conversation. A l’écouter je percevais son amour de la littérature servi par une excellente mémoire. Il alla jusqu’à nous proposer de composer nous-mêmes un sonnet à la manière de Ronsard ou de Du Bellay. Inutile de dire que ces essais poétiques furent sans lendemain pour la plupart de ses élèves !

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestui-là qui conquit la toison
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mon aïeux
Que des palais romains le front audacieux ;
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin
Plus mon petit Liré que le mont Palatin
Et plus que l’air marin la douceur angevine.

(Joachim du Bellay, Regrets)

Cette année de préparation au noviciat contribua à mûrir notre projet de vie religieuse

En dehors des cours nos compagnons habituels étaient les novices. On les côtoyait en récréation mais aussi dans ces longues promenades chaque semaine dans les environs de St-Genis-Laval, cette petite ville n’était pas celle d’aujourd’hui.
Que de discussions animées avec ces devanciers, portant déjà soutane ! quand on se promenait dans les environs. On était frappés par les hauts murs qui bordaient ces routes. On imaginait les belles propriétés dissimulant leurs secrets derrière ces clôtures !

Ces novices … ils nous examinaient et nous les examinions ! On se disait que certains de nos propos devaient trouver un écho auprès du Maître des novices. Il devait en savoir long sur nous quand il nous recevait régulièrement en entretien particulier. C’est lui qui déciderait de nous admettre au Noviciat. Il pouvait aussi nous renvoyer dans nos familles.
Un jour ou l’autre on constata que l’un de nos compagnons était absent. Il nous avait quittés sans dire aurevoir ! Avait-il été « remercié » (selon la litote en usage) ou avait-il décidé de son plein gré de s’en aller ? Toute crainte n’était pas absente dans notre groupe. « Valise… valise ! » lançait parfois un camarade facétieux quand certains amusements, bien innocents, auraient pu nous attirer des ennuis !