Les miracles de Jésus, des signes qui peuvent être équivoques

L’important n’est pas l’existence ou non de tels prodiges, mais leur sens.

Cela dit, de tels gestes restent de soi ambigus. Déjà, le livre biblique du Deutéronome attirait l’attention sur ce point :
« S’il surgit au milieu de toi un prophète ou un visionnaire - même s’il t’annonce un signe ou un prodige, et que le signe ou le prodige qu’il t’avait promis se réalise -, s’il te dit : « Suivons et servons d’autres dieux »… tu n’écouteras pas les paroles de ce prophète » (Dt 13, 2-6).

L’important n’est donc pas l’existence ou non de tels prodiges, mais leur sens, et leur signification devient invalide s’ils portent à l’idolâtrie.

Jésus saura lui aussi se défaire de cette attraction du prodige. Ou plus précisément, il accepte et refuse, à la fois, ce genre de signes. Car, d’un côté, ce sont de tels signes qui permettent de l’identifier dans son action de salut, et, de l’autre, ces signes restent toujours équivoques.

D’une part, Jésus se présente comme l’authentique prophète de Dieu. De sa prison Jean le baptiste lui fait dire :
« Es-tu Celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un qui soit différent ? »

Et Jésus de répondre :
« Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles recouvrent la vue et les boiteux marchent, et les morts se relèvent, et les pauvres sont évangélisés »
(Mt 11, 2-5).

D’autre part, il sait pertinemment que le geste guérisseur n’emporte pas la foi. Dans la parabole sur Lazare, le mauvais riche en enfer supplie Dieu d’envoyer des messagers à ses frères encore en vie. Et Jésus d’ajouter :
« Du moment qu’ils n’écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus »
(Lc 16,31).

Capharnaüm et Bethsaïde, les lieux privilégiés de son action de salut, l’ont finalement récusé (Mt 11, 20-24). Plus encore, le miracle peut être trompeur :
« De faux messies et de faux prophètes se lèveront et feront des signes et des prodiges pour égarer, si possible, même les élus » (Mc 13, 22).
On comprend alors pourquoi Jésus refuse d’opérer ce genre de signes à la demande de certains scribes :
« Il leur répondit : Génération mauvaise et adultère qui réclame un signe ! En fait de signe, il ne lui en sera pas donné d’autre que le signe du prophète Jonas »,

ce prophète d’un conte populaire, englouti dans les flots (Mt 12, 39).

Au regard des évangélistes, Jésus présente en fait sa propre mort comme un signe de contradiction. On devine donc son refus d’user de ces soi-disant gestes de puissance pour mieux s’imposer, en contraignant l’autre à croire en lui, ce qui serait paradoxal. Il refuse de faire des miracles à Nazareth, parce que ses propres compatriotes n’ont pas foi en lui (Mc 6,6).

Lors de la Passion, face au roi de Galilée, Hérode Antipas qui tente de le présenter comme un roi de comédie, il refuse de répondre à celui qui « espérait lui voir faire quelque miracle » (Lc 23, 8). Et il mourra sur la croix, alors que les scribes s’écriaient :
« Qu’il descende maintenant de la croix pour que nous voyions et que nous croyions ! »
(Mc 15,31-32).

Comme on voit, le miracle était, dans le contexte du temps, un instrument nécessaire pour déclarer l’identité prophétique de Jésus, mais aussi un outil dangereux. Ces gestes risquaient de dévier dans la fascination du merveilleux, en désignant Jésus comme « un surhomme », ce qu’il récusait entièrement, tout en affirmant hautement son lien filial avec Dieu.

Ch.Perrot, « Jésus » p. 72