La captivité (6) : les Russes sont à notre porte

Des réfugiés arrivent, repoussés par les Russes : pitoyable défilé de gens hagards ne sachant où aller … Un beau matin, nous nous réveillons sans gardiens. - Mémoires du F. Charles Bonnet (suite)

Que de choses il y aurait à raconter de mon plus jeune frère déporté du travail, traversant des territoires surveillés pour rendre visite soit à moi, soit à un autre frère prisonnier. Ce dernier finira par réussir sa 3e évasion et arriver en famille lorsque les Alliés débarquaient en Normandie.

Mais un beau jour, branle-bas dans le village, des réfugiés arrivent, repoussés par les Russes : pitoyable défilé de gens hagards ne sachant où aller, transportant leurs morts, par un froid intense et la neige partout. Enfin le défilé terminé, les Russes sont à notre porte. Mais ils ne viendront pas au village. Tous les kommandos en avant de nous, seront évacués par Odessa. Nous étions aux avant-postes : 13 km nous séparent de la tête de pont sur l’Oder. Les Allemands craignant des ennuis de notre part, rassemblent tous les kommandos dans une ancienne usine de bière, en ville de Wriesen/Oder. 640 hommes entassés dans 3 étages sous la terre : l’humidité suinte des murs, l’eau coule sous les paillasses, la nourriture est médiocre et la journée de travail est continue. Un vrai noviciat : lever, 5 h ; départ, 6 h ; retour, 19 h ; coucher, minuit.

La nourriture est en vrac et il faut plusieurs heures parfois pour faire le partage et la distribution, car les groupes sont tous différents en nombre, ce qui complique tout. Quand on sait l’exigence du prisonnier devant sa portion congrue, on comprend. D’autre part, défense d’être malade, tout le monde au travail. C’est dans ce climat que deux phénomènes éclatent.

A la recherche de ravitaillement

Le premier : la faim fait sortir le loup du bois. Chaque jour, 40, 50, 60 gars s’échappent des colonnes pour aller dans leur ancienne ferme chercher du ravitaillement. Ce manège dura 1 mois, jusqu’à ce qu’un camarade épris d’une fille fut dénoncé mais non rattrapé par la police. Nos geôliers se firent plus vigilants et nous plus astucieux. Un sous-officier découvre en partie le pot-aux-roses. Il compte les hommes avant de les répartir pour le travail et s’aperçoit du manque. S’avançant vers moi, pistolet au poing il me menace, me rendant responsable des absences. Mon air ahuri et naïf le déconcerte et il rengaine son arme. A partir de là, nous jouons sur d’autres touches.

Le deuxième acte est cocasse sous un certain angle.

Une corvée de sucre doit avoir lieu il faut un conducteur de chevaux. Tous mes copains me poussent à y aller parce que le trajet passe à notre ancien village d’Eichwerder et je connais la sucrerie. Me voilà engagé dans un processus dont l’issue imprévisible sera à notre avantage. Je n’avais jamais conduit de chevaux de ma vie, l’un d’eux même à 7 ans m’avait cassé 4 dents : mauvais souvenir.

Peu rassuré, je fais le transport accompagné d’un gardien armé. Le long de la route, je fais provision de sucre, pommes de terre, oignons, pain, etc., offerts par des Polonais, des Russes, des Ukrainiens, des Allemands même, nos anciens camarades de travail.

De retour à la ville, 17 h, le gardien m’invite contre récompense à décharger les sacs de 100 kg de sucre dans les divers établissements de la ville. Il sait que je suis instituteur. J’exécute le déchargement de près de 20 sacs et rentre épuisé au camp. Je demande un jour de repos : accordé.

« Il sait réparer les vélos »

Durant la journée, étant dans la cour, j’ai l’occasion de réparer le vélo de l’adjudant allemand et d’un soldat. Immédiatement le bruit court parmi la compagnie allemande : "C’est l’instituteur français qui porte les sacs de 100 kg, il sait réparer les vélos, etc." Le soir, lorsque les camarades rentrent, le repas a été partagé et on se couche plus vite. Le lendemain, je reste au camp et fais des menus travaux : petit à petit, je prends de l’ascendant sur nos geôliers, j’obtiens un Ausweiss de sortie pour aller chez le docteur.

Celui-ci, un commandant non nazi est mis au courant de notre misérable situation, vient visiter le cantonnement et s’affronte violemment au capitaine de compagnie. A dater de ce jour, il y aura visite des malades et jours de repos.

Chaque jour, je conduis mes malades chez le docteur, en ville. Quelques uns fermiers, vont chercher des vivres à la campagne. Jamais un soldat n’a osé me contrôler. Je jouis, moi le moins gradé du groupe, d’une autorité extraordinaire.

Mais les choses se précipitent nous subissons de violents bombardements, signes précurseurs de l’avance russe. Et un matin, nous quittons la ville sur une route de dégagement. Souvent la nuit, nous sommes victimes de bombardements. Nos gardiens ont des morts ; notre groupe aucun durant 15 jours au moins. Nous rencontrons des prisonniers russes, des gars des camps de concentration. Nous leur laissons la place dans les granges, nous couchons dehors dans les haies.

L’arrivée des Russes

Un beau matin, nous nous réveillons sans gardiens : ils ont fui pour rejoindre les Américains à 40 km de là. Nous aussi, nous fuyons en direction de l’Elbe, mais vers 2 heures de l’après-midi, les Russes arrivent. Nous nous réfugions au cimetière et durant 2 heures nous assistons ahuris au défilé d’une armée hétéroclite. Chargée de dépouilles sur des charrettes mais précédée de chars à la tête desquels se trouve une belle femme à la tignasse blonde qui, au nom de Franzeski crie :
"Vive de Gaulle" et repart aussitôt.

Durant huit jours, nous resterons dans ce village : nous verrons les Cosaques recueillir tous les chevaux et chercher les soldats allemands, nous verrons nos anciens gardiens courir devant les soldats russes, nous apprendrons des suicides de jeunes et de vieux, je verrai des poignets de filles tailladés au couteau pour échapper au viol. Je serai témoin du vol de montres par un capitaine russe.

Un beau jour, en pleine rue du village, je suis salué en français par une dame d’un certain âge. Interloqué, je demande si elle est française. Elle me répond :
« Je suis belge et habite avec ma fille dans une maison, venez nous voir ».
Je m’y rends et découvre la jeune fille, 22 ans mais portant 17 ans, une dame âgée évacuée de Rhénanie est là aussi ainsi que le propriétaire de la villa, 42 ans et ses deux jeunes enfants. Durant cette entrevue, un soldat russe rentre brutalement mais m’apercevant, salue et s’en va. Les femmes alors me supplient de rester, car le premier Russe qui était passé leur avait volé tous leurs bijoux. Durant 8 jours, je serai leur protecteur sans défaillance.

Les deux femmes belges avaient essayé de fuir avec des prisonniers français, mais les Américains avaient refoulé les civils. Je découvre une filière pour aller aux Américains. Dans la nuit qui précède notre départ, des soldats forcent la porte de la maison, me bousculent et violent la jeune Belge qui s’était montrée à la fenêtre dans l’après-midi. Nous réussissons à monter dans des camions russes qui nous transportent à un camp américain où nous sommes séparés des 2 femmes.

Un camp anglais nous recueille (5 camarades)

Mais dans un désordre indescriptible c’est la loi de la jungle. Quelques Français s’essayent à ordonner cette cohue : je me joins à eux et c’est ainsi que, insensiblement, je me trouve mué en chef de camp. Chaque jour, je reçois près de 2000 personnes prisonniers, déportés… de tous les pays d’Europe méridionale. Je les loge, les nourris et les installe en wagon, via Aix-Ia-Chapelle, sans savoir qu’à l’autre bout de la chaîne, à Metz, un de mes frères et sa future épouse distribuaient ces personnes déplacées dans leur pays d’origine. Durant deux mois, je fais ce travail. J’ai fait des rencontres étonnantes : les deux fils de Degnelle - collaborateur belge - que j’emmène à la messe le dimanche avec leur institutrice et sa mère. Ces deux dernières seront emprisonnées en Belgique quelque temps, puis la jeune fille se mariera en la chapelle d’Arlon avec un ingénieur avant de partir au Congo comme professeur à Brazzaville.

En juillet, ayant peu de travail, je décide de revenir et l’on me confie le rapatriement de ce qu’on a appelé la colonne du Typhus. Celle-ci composée de 18 médecins et infirmières était venue en Allemagne pour enrayer l’épidémie de typhus avec 3 camions de vivres. Mais l’épidémie était stoppée avant leur arrivée, si bien que nous avons disposé du groupe dans nos équipes de rapatriement.

(Mémoires inédits de fr Charles Bonnet)

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