Ce que les Evangiles n’ont pas dit de Pâques

Que « l’affaire Jésus » ne se termine pas sur la croix de Golgotha est une totale surprise.

Qu’ont-ils dit de Pâques, les évangélistes ? Quand ils racontent qu’après le sabbat, les femmes ont vu le tombeau ouvert, et qu’un Revenu d’entre les morts est apparu aux disciples, que disent-ils et sur quoi font-ils silence ?

Relire leurs récits de Pâques conduit à une découverte : ils disent peu.

Très peu. Juste quelques images, rapides, comme si le sujet se dérobait à la description. Les peintres, eux, nous informent beaucoup plus dans leurs tableaux : l’allure du Ressuscité, ses gestes, ses attitudes… mais ils peignent ce que personne ne sait. Ils violent le silence des textes. Tentons d’écouter ce peu que les récits nous livrent, et de nous interroger sur ces pesants silences.

Les récits de Pâques manifestent entre eux une forte diversité

Les récits de Pâques (Marc 16 ; Matthieu 28 ; Luc 24 ; Jean 20-21) manifestent entre eux une forte diversité : tantôt le Ressuscité apparaît en Galilée (Matthieu), tantôt il apparaît à Jérusalem et dans les environs (Luc), tantôt ici et là (Jean).
Dans l’Évangile de Marc, qui se terminait originellement en 16,8, il n’apparaît à personne ; la finale de Marc 16,9-20 a été ajoutée au IIe siècle, parce qu’on estimait incomplet le récit de cet Évangile.
Chez Matthieu il envoie en mission,
chez Jean il donne l’Esprit aux disciples,
chez Luc il partage leur repas.
Beaucoup de diversité, d’un Évangile à l’autre. Mais entre eux court un fil rouge, une ressemblance, faite de trois traits : la Résurrection est inattendue ; elle n’est pas descriptible ; elle n’est accessible qu’aux croyants.

Premier trait : que « l’affaire Jésus » ne se termine pas sur la croix de Golgotha est une totale surprise.

La démarche des femmes qui se rendent au tombeau (Me 16,1-2) est inscrite dans une logique funéraire : embaumer le cadavre, c’est signer le trépas. Les disciples avaient déserté les lieux bien plus tôt : l’arrestation du maître avait suffi à les effrayer, et Pierre, seul à rester dans la proximité de Jésus, avait renié. Quand Jésus se montre, selon Jean (20,19), « les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, par crainte des juifs ».

Jésus n’apparaît pas à des hommes et des femmes déroutés, mais à des personnes résignées à l’irrémédiable de la mort. Repliées sur un deuil à vivre. Et c’est la nouvelle qu’« il » est revenu qui stupéfie, qui déroute, qui déclenche l’incrédulité (Me 16,8 ; Mt 28,8 ; Jn 20,25). Les disciples n’ont qu’un mot pour qualifier les paroles des femmes : « du délire » (Le 24,11).

Le Ressuscité a dû s’employer à surmonter l’incrédulité des siens

Si on tient compte du fait que les paroles annonçant aux disciples la mort et la Résurrection de Jésus (Me 8,31 ; 9,31 ; 10,32-33) ont été remodelées après coup par les premiers chrétiens, son retour à la vie porte la marque du totalement inattendu.

Faire de la Résurrection le produit d’une psychose collective, un fantasme permettant d’assumer la réalité insupportable de l’échec, c’est aller contre la nette orientation des textes : Pâques a pris les amis de Jésus à rebours de leur attente. Jean l’évangéliste insiste : le Ressuscité a dû s’employer à surmonter l’incrédulité des siens (Jn 20,11-18.24-29).

« Comment » est un mystère

À la question « comment ressuscite-t-il ? », les textes du Nouveau Testament ne répondent pas. Ni description de l’acte résurrectionnel, ni sortie du tombeau, ni portrait du Revenu. Les évangélistes parlent d’un tombeau ouvert (Marc, Matthieu) ou du corps absent (Luc, Jean). Ce sont des personnages angéliques qui annoncent aux femmes le vide du tombeau (« deux hommes aux vêtements éblouissants » Le 24,4) ; dans le langage biblique, la présence d’anges signale que l’origine de ce qui se passe échappe à la représentation humaine. L’ange place sur l’événement le sceau du mystère, le souffle de l’éternel. Comme s’il fallait retenir les lecteurs de confondre ce relèvement d’un mort avec une simple réanimation, les textes multiplient les signaux.

Les peintres nous rendent un mauvais service

Le Ressuscité traverse les portes fermées (Jn 20), surgit ici et là, disparaît en un clin d’œil à Emmaüs (Le 24). Les peintres nous rendent un mauvais service en représentant le Christ de Pâques comme un simple homme ; ils induisent l’idée qu’un supplément de vie est accordé à un homme trop tôt disparu.

Or, la vie du Ressuscité n’est pas le prolongement de l’existence du Nazaréen. Elle est autre. Pâques manifeste ce que devient Jésus aux yeux de Dieu. Pâques énonce le regard que Dieu porte sur l’homme qui a été crucifié : à ceux qui l’ont aimé, Dieu fait savoir qu’il n’est pas du côté des bourreaux, mais du côté de la victime, pourtant abattue au nom de Dieu. Preuve en est que les récits d’apparition se concentrent sur un même point : c’est le Crucifié que Dieu a relevé du trépas. Croire Pâques ne signifie pas souscrire à une alchimie des corps.

Croire Pâques, c’est adhérer à un Dieu qui accueille et recueille la vie du Juste écrasé.

Daniel Marguerat, professeur de Nouveau Testament,
faculté de théologie, université de Lauzanne
(Hors-Série « Monde de la Bible » et « La Croix », printemps 2009)